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Analyse Semaine du 26 Novembre au 02 Décembre 2001
L'ESSOR DU 12/11

UN 23 DÉCEMBRE BIEN PARTICULIER

Le référendum s'annonce dans une atmosphère très polémique. Le noyau dur des préjugés ne sera pas facile à briser

En janvier 1992, juste après le référendum sur la Constitution de la IIIè République, nous écrivions que notre pays avait vécu un moment rare dont il ne mesurait sans doute pas toute la portée. Nous exprimions aussi la crainte que cet instant privilégié ne se reproduise plus jamais. La consultation référendaire d'il y a presque dix ans présentait en effet deux "particularités historiques". Elle n'avait fait l'objet d'aucun enjeu partisan et dans la toute jeune classe politique d'alors, aucun ténor ne s'était hasardé à appeler au boycott, encore moins à un vote négatif. En outre, pour la première fois sans doute depuis trente ans, les citoyens n'avaient pas l'impression d'accomplir un acte purement formel en se rendant aux urnes. Beaucoup d'entre eux nourrissaient en eux la conviction confuse de participer à un tournant majeur de notre destin commun, de prendre le virage vers une façon de vivre que tous espéraient meilleure.
C'était pourquoi ce 12 janvier 1992, Bamako la blasée, Bamako l'indifférente offrait un spectacle singulier. Celui de longues lignes d'attente devant les bureaux de vote. Celui de bandes de jeunes qui se chahutaient sur le chemin des isoloirs. Celui de vieilles dames, voile immaculé sur la tête, qui partaient voter en petits groupes d'amies. Il n'y avait ni bâchées pour organiser le "ramassage" des électeurs, ni batteurs de tam-tam pour créer un engouement de façade. Tout ce ramdam viendrait après, à l'heure des compétitions. A l'arrivée, un taux de participation incompréhensible refroidit tous les enthousiasmes : 42 %. Mais par la suite on s'avisa que le chiffre résultait surtout de listes électorales très mal nettoyées et fort peu remises à jour. Il n'était donc nullement significatif du vrai engouement populaire qui s'était déclenché ce jour là.
Qu'en sera-t-il le 23 décembre prochain ? Deux choses sont déjà "pronostiquables" sans vrai risque de se tromper. D'un, il n'y aura certainement pas cette allégresse, cette atmosphère festive et doucement euphorique qui avaient dominé 1992. De deux, il n'y aura pas non plus de consensus sur la signification de l'événement. La loi portant révision de la Constitution est sans doute née dans la concertation, mais elle a grandi dans la polémique, s'est finalisée assez laborieusement et a été accueillie suspicieusement par l'opposition après avoir fait l'objet d'un avis plutôt étonnant de la part de la Cour constitutionnelle.

L'enchevêtrement des priorités - La conception fut, répétons-le, passionnée, mais aspérité excessives. Le Forum politique national de janvier 1999, au cours duquel furent finalisés les propositions, disposait d'un statut purement consultatif. Mais il avait le mérite de faire entendre les points de vue des partis non représentés à l'Assemblée Nationale et des délégués de la société civile. Il laissa néanmoins en suspens certains points, faute de consensus. Notamment celui sur l'introduction du scrutin mixte qui donna lieu à une bataille furieuse sur le mode de proportionnelle à appliquer pour les députés de la liste nationale.
Remises en forme par le gouvernement, les avancées obtenues lors du Forum n'eurent pas toutes l'heur de plaire à l'Assemblée nationale sur la table de laquelle elles furent déposées à l'ouverture de la session d'octobre 1999. L'A.N. rejeta notamment l'éventualité d'un parlement bicaméral qui la faisait cohabiter avec le Haut conseil des collectivités territoriales. En outre, agacés par l'insistance du gouvernement à voir examiner rapidement les projets de loi, les députés reportèrent l'analyse des textes à la session d'avril 2000, estimant que l'examen du Budget national et des ordonnances prises lors de l'intersession accaparaient déjà l'énergie des honorables.
L'argumentaire de l'Assemblée était d'autant plus recevable que le texte sur la révision constitutionnelle était accompagné d'autres propositions de relecture issues du forum politique et qui portaient sur la Loi électorale (avec l'introduction du scrutin mixte), la Charte des partis (codifiant l'accès au financement public) et la loi sur la presse (dans laquelle l'accent était mis sur la professionnalisation de l'univers des médias).

L'enchevêtrement des priorités et la longueur des débats fit tant et si bien que la loi portant révision de la Constitution ne fut adoptée qu'en juillet 2000. C'était trop tard que le référendum constitutionnel puisse se tenir selon le calendrier originel qui avait fixé son organisation aux alentours de octobre-novembre 2000. Le report avait entretemps suscité son premier effet pernicieux : la mise en cause du bien-fondé même de l'initiative. Aly Nouhoum Diallo, fut l'un des premiers à s'interroger sur l'urgence à revoir la Loi fondamentale alors que la législature cheminait vers son terme. Ce qui chez le président du Parlement s'exprimait sous la forme d'un doute fut ensuite assené en certitude par le Parena.
Pourtant  la révision démontra a postiori son utilité puisqu'au mois d'octobre 2000, la Cour constitutionnelle dans son arrêt CC-000-121rejetait l'instauration du scrutin mixte inscrite dans la nouvelle Loi électorale. Il ne restait donc plus que l'amendement à la Loi fondamentale pour prendre en charge une innovation susceptible d'assurer une représentation parlementaire aux moyens partis et  de faire participer un plus grand nombre  de sensibilités au jeu institutionnel.

La polémique sur le bien-fondé de l'entreprise s'est récemment compliquée avec un avis rendu par la Cour constitutionnelle sur la nouvelle  rédaction de l'article 95 de la Constitution. La C.C estimait en effet que la modification introduite offrait l'impunité au président de la République et lui assurait une immunité de fait après son départ. Les partis de l'opposition ont aussitôt sauté sur l'occasion pour ouvrir un nouveau front de combat. Pourtant une lecture comparée des deux rédactions permet de ramener les choses à des dimensions beaucoup moins incandescentes. L'alinéa actuellement en cours de l'article 95 stipule : "La Haute Cour est compétente pour juger le Président de la République et les ministres mis en accusation devant elle par l'Assemblée nationale pour haute trahison ou à raison de faits qualifiés de crimes ou délits commis dans l'exercice de leurs fonctions ainsi que leurs complices en cas de complot contre la sûreté de l'Etat".

Une absence de restriction - La nouvelle rédaction propose "La Haute Cour est compétente pour juger le Président de la République mis en accusation devant elle pour haute trahison et les membres du Gouvernement mis en accusation devant elle en raison des faits qualifiés ou délits commis dans l'exercice de leurs fonctions" L'amendement proposé souscrit uniquement à un souci de précision. Le président de la République en raison de la spécificité des charges qu'il assume et du caractère éminemment symbolique de sa fonction ne peut être jugé que pour une infraction spéciale, la haute trahison et seulement par la Haute cour de justice. Cette disposition a pour but essentiel de protéger la stature présidentielle contre une dégradation éventuelle, amenée  par un harcèlement judiciaire tous azimut, qu'aurait la possibilité de déclencher n'importe quel citoyen ou n'importe quelle institution.
Mais cette disposition ne met pas le président de la République en position d'impunité. Pour la simple raison que la notion de "haute trahison" définie par aucune loi. Cette lacune serait profitable au président, selon certains. Non, répondent les spécialistes de la Constitution française de 1958 dont s'inspire largement la Loi fondamentale malienne. Les concepteurs du texte français avaient une autre vision de la fameuse disposition : l'absence de définition est aussi l'absence de restriction. Ici s'applique le principe bien connu selon lequel tout ce qui n'est pas interdit est permis. Une totale latitude est donc laissée au parlement pour choisir le motif de mise en accusation du président.
La haute trahison peut certes s'interpréter en relation avec les fonctions du chef de l'Etat. Elle désignerait à ce moment là l'intelligence avec une nation hostile ou un usage abusif des prérogatives. Mais elle peut aussi intégrer tous les comportements jugés moralement incompatibles avec la grandeur de la fonction présidentielle. D'une certaine manière, et si le parlement exerce pleinement son devoir de vigilance, le président de la République se retrouve beaucoup plus exposé que les ministres qui eux doivent répondre des crimes et délits commis dans l'exercice de leurs fonctions.
Est-ce que l'opposition concevra qu'elle s'est engouffrée un peu trop vite dans la brèche ouverte par l'avis étonnant de la Cour constitutionnelle ? Il serait en tous les cas surprenant qu'elle renonce d'elle-même à un thème si bienvenu et que fortifient les préjugés des citoyens moyens. Ces derniers, dix ans après les débuts de la démocratisation sur notre continent, restent persuadés que tout pouvoir africain cherchera toujours un artifice pour se perpétuer ou une astuce pour se protéger après son départ. Le gouvernement aura donc besoin d'une argumentation intelligente et surtout intelligible pour démontrer que le nouvel article 95 n'instaure ni l'impunité, ni l'immunité en faveur du chef de l'Etat.

Dans le brouhaha actuel, un fait positif ressort. L'opposition, en commençant par le MPR, a proposé de voter "non" au référendum au lieu de recourir à l'arme un peu hypocrite du boycott. Ce qui laisse supposer que presque tous les partis importants vont s'investir qui pour le rejet, qui pour l'adoption du texte. Il y aurait là le début d'une vraie bataille sur le terrain, le retour dans la compétition de forces politiques absentes des confrontations électorales de 1997 et de 1999 et une instructive mise à l'épreuve du travail organisationnel abattu par le ministre de l'Administration territoriale.
Cet acquis, s'il se confirmait, serait déjà bon à prendre pour les futures joutes. Mais contrebalancera-t-il entièrement l'atmosphère extrêmement passionnelle qui s'est créée autour du texte et qui risque d'être portée à ébullition lorsque s'ouvrira la campagne référendaire le 2 décembre prochain ? Les référendums constitutionnels n'ont pas très bonne presse en Afrique et ici comme ailleurs, le préjugé négatif est déjà le premier adversaire du gouvernement.

G. DRABO



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